Rida Laraki : « La Primaire populaire montre la robustesse du jugement majoritaire »

— Le 4 février 2022
Ce chercheur au CNRS a participé au développement du jugement majoritaire, le mode de scrutin utilisé par la Primaire populaire.

Si vous avez raté le début. La Primaire populaire a rendu son verdict dimanche dernier : une victoire de Christiane Taubira avec la mention majoritaire « bien ». Derrière cette primaire très politique se cache le jugement majoritaire, un mode de scrutin inventé en 2007 par deux mathématiciens, Rida Laraki et Michel Balinski, décédé en 2019. Si vous souhaitez vous plonger dans les détails, voici son dernier « petit article d’explication ».

Pourquoi avoir développé un nouveau mode de scrutin ?

Pour des raisons scientifiques : tout le monde s’accorde à dire que le scrutin majoritaire est mauvais. Trouver par quoi le remplacer est une question ouverte depuis 250 ans. Des méthodes de classement avait d’ailleurs été développées par Condorcet et Borda avant la Révolution française mais le prix Nobel d’économie Kenneth Arrow a mis en évidence le paradoxe suivant : le résultat de l’élection change si l’on retire un candidat. Un exemple parmi d’autres : Jean-Luc Mélenchon aurait pu être présent au second tour sans la candidature de Benoît Hamon en 2017. Aujourd’hui, on tente de limiter le nombre de candidats en se basant sur des sondages ou des primaires… ce qui focalise les débats au détriment des programmes.

Le jugement majoritaire devrait-il être utilisé pour l’élection présidentielle, selon vous ?

Le jugement majoritaire donne plus de libertés aux citoyens. Tous les candidats sont évalués par les électeurs dans un langage commun de mentions – allant de « excellent » à « à rejeter ». Ainsi, il permet d’aller voter et de s’exprimer, même si c’est pour attribuer « insuffisant » ou « à rejeter » aux candidats. Il résout ainsi le problème de l’abstention au second tour. En 2017, cinq millions d’électeurs ont préféré s’abstenir ou voter blanc au premier tour. L’objectif est aujourd’hui le suivant : si le prochain président élu est convaincu des bienfaits du jugement majoritaire, il pourra proposer un référendum à ce sujet pour que la question des modes de scrutins alternatives soit débattue démocratiquement et éventuellement adoptée dans la transparence.

Est-ce difficile de faire entendre sa voix en tant que chercheur ?

Face aux politiques, nous ne sommes pas à jeu égal. Je pense notamment à Jean-Luc Mélenchon ou François Hollande, qui vient de critiquer le jugement majoritaire. Le problème est que certains mélangent l’aspect politique de la Primaire populaire et la méthode de vote utilisée qui, elle, est issue d’une recherche scientifique du CNRS [et publiée en 2007 dans PNAS, NDLR]. 

D’ailleurs, quel regard portez-vous sur la Primaire Populaire et son résultat ?

Le jugement majoritaire a bien fonctionné et le classement était très net, c’est ce qui compte avant tout pour moi car c’était la « pire élection possible au sens où certains candidats ne voulaient pas l’être et qu’il n’y a pas eu de débat… La Primaire populaire montre la robustesse du jugement majoritaire, je salue les organisateurs pour leur audace.

Les politiques sont-ils durs à convaincre ?

Le jugement majoritaire a failli être utilisé pour la primaire des Républicains. Chloé Ridel et l’association Mieux voter [dont le but est de promouvoir le jugement majoritaire, NDLR] avons discuté avec eux durant des mois mais certains candidats ont probablement eu peur. Difficile de changer les habitudes des hommes politiques, chacun croit que l’autre a un intérêt personnel à proposer une nouveauté, qu’il y a un calcul politique derrière. J’espère qu’à leur prochaine primaire ils n’hésiteront plus !

Pourquoi avoir créer l’association Mieux voter ? 

C’était une façon de sortir du labo. Chloé Ridel [haute fonctionnaire et directrice adjointe du Think Tank l’Institut Rousseau, NDLR] est venue me voir avec enthousiasme et m’a convaincu car elle trouvait la méthode intéressante. Depuis, plein de bénévoles nous ont rejoint et travaillent dur pour coder notre module de vote, écrire des tribunes, faire les vidéos et graphiques, répondre aux critiques sur les réseaux sociaux… Grâce à eux, le jugement majoritaire commence à être utilisé : à la mairie de Paris pour le budget participatif, au sein de La République en marche (LREM)… C’est une véritable force citoyenne. Peut-être que dans dix ou quinze ans — qui sait ! — la méthode sera utilisée dans plusieurs élections politiques !

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