Succession story à Saclay

Le fleuron des universités “à la française” fait face à une crise de gouvernance dont elle a du mal à s’extirper.

— Le 20 mars 2024

Construire un “Cambridge à la française” ? C’était l’ambition que Nicolas Sarkozy avait formulé en 2007 aux prémices de l’Université Paris-Saclay, fer de lance de la politique de regroupement des universités. Alors que l’établissement fait aujourd’hui partie du top 15 du classement de Shangaï — relire notre papier sur les classements — il est en proie à une véritable crise politique interne. Faute de pouvoir élire la nouvelle présidence, Camille Galap a été nommé administrateur provisoire de l’établissement le 1er mars après de nombreux rebondissements. Son premier objectif : mener à bien les concertations.

« [En cas d’échec] Nous ferions face à situation complètement inédite »

Jean-Yves Mérindol

Ligne de départ. Revenons quelques semaines en arrière. Début février, les résultats des élections aux conseils centraux de l’établissement annoncent ce que beaucoup considèrent comme un désaveu pour la présidente sortante Estelle Iacona, qui avait pris la succession de Sylvie Retailleau à la suite de sa nomination en tant que ministre de la Recherche, en mai 2022. Sa liste n’obtient en effet que quatre sièges sur 14 au CA de l’établissement et se voit ainsi devancée de deux sièges par celle d’Yves Bernard, candidat proposé par la liste baptisée UHDE (“Pour une Université Humaniste, Démocratique, et Écologique”) soutenue par FSU-CGT, et ancien directeur de l’école Polytech de Paris-Saclay. Or, pour que le conseil d’administration soit au complet, les élus devaient encore valider une liste de 18 personnalités qualifiées extérieures (PQE), représentantes du monde socio-économique, académique et des collectivités territoriales. Une liste proposée par le Comité de direction élargi (CoDire) — instance qui réunit tous les présidents et directeurs des dix composantes de Paris-Saclay (vous trouverez la composition exacte juste ici).

Malaise Blaise. Cette liste a été retoquée par deux fois, les 9 et 28 février, par une partie des élus au CA menant à une impasse. « Dans ce cas-là, les statuts de l’établissement prévoient une phase de concertation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui », explique Jean-Yves Mérindol, ancien président de l’ENS Cachan. Le mandat d’Estelle Iacona arrivant à terme le 1er mars, le ministère s’est vu dans l’obligation de nommer un administrateur provisoire, Camille Galap,  à la tête de l’établissement. L’objectif ? « Accompagner l’établissement vers l’installation de sa prochaine gouvernance, dans le total respect de ses statuts actuels », indique-t-il dans un message aux personnels et étudiants daté du 2 mars.

«  Il faut s’accorder sur une ambition collective partagée, sinon ça ne marchera pas »

Estelle Iacona, Paris-Saclay

Bêta test.  Ces statuts sont précisément au cœur de toutes les tensions. Dans la foulée d’une ordonnance de 2018 [relative à l’expérimentation de nouvelles formes de regroupement ou de fusion d’établissements, NDLR] visant à faire concurrence aux universités de rang mondial, l’université Paris-Saclay a adopté en 2020 le statut d’Établissement public expérimental (EPE). « Ces établissements ont été autorisés à déroger à de nombreux articles du code de l’éducation qui s’appliquent aux universités », explique un représentant du Snesup-FSU. Ainsi, si le code de l’Éducation impose un minimum de 66% d’élus dans le CA d’une université “classique”, pour un EPE universitaire, le quota minimal est de 40% d’élus —  cette dépêche de nos confrères d’AEF recense les statuts de tous les EPE français. La gouvernance de Sylvie Retailleau avait fait le choix du 50/50 pour Paris-Saclay. Autrement dit : en cas d’élections, le poids du vote des personnalités extérieures est aussi important que celui des élus. « L’enjeu autour de leur identité est majeur », souligne le représentant du Snesup-FSU. 

À contre-courant. « Le problème immédiat ne réside pas tant dans le nombre de PQE que dans les modalités de leur désignation », analyse Jean-Yves Mérindol. Désignés par les membres du CoDire avant l’issue des élections aux conseils centraux, « ces personnalités peuvent porter des idées qui n’ont rien à voir avec le souhait sorti des urnes des personnels », explique le représentant du Snesup-FSU. Et, par conséquent, faire basculer les votes en faveur de la présidence sortante, malgré une opposition majoritaire à sa gouvernance parmi les représentants des personnels. « Les statuts actuels ne sont pas démocratiques ; ils n’ont pas été prévus pour qu’il y ait un changement de gouvernance », continue le représentant du Snesup-FSU.

« Il ne faut pas remettre l’existence de Paris-Saclay en question »

Sylvie Retailleau, ministre de la Recherche

1 versus 1. Entre Estelle Iacona et Yves Bernard, deux projets s’opposent avec comme question centrale précisément ce statut d’EPE. Alors que la phase d’expérimentation était ouverte potentiellement jusqu’en 2028, sa fin a été formalisée par Estelle Iacona dès l’été 2023 pour faire de Paris-Saclay un grand établissement dès 2025. « Cela signifierait entériner les statuts actuels alors qu’ils ne fonctionnent pas…, en témoigne l’impossibilité de mener à bien ces élections », explique Yves Bernard. Suite à cette demande de sortie, un rapport avait été envoyé au Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres), qui devait se rendre début mars à l’Université pour en commencer l’évaluation. Une visite annulée en raison de la situation électorale. « Il nous faut du temps — temps dont on dispose — pour arriver à des statuts stabilisés », souligne le représentant du Snesup-FSU. 

Fuuuusion. À l’automne dernier, un rapport sur les conditions de sortie de l’établissement, réalisé par la faculté de droit et management, pointait ainsi du doigt que la structure actuelle de l’université Paris-Saclay n’était « pas respectueuse des équilibres que l’on serait en droit d’attendre d’une stricte observance du principe de gestion démocratique de l’établissement ». Le point de départ de ces observations : la décision d’intégrer et non plus de fusionner les Universités de Versailles-Saint-Quentin et Évry avec Paris-Saclay. Une différence de taille qui leur a permis de garder leur personnalité morale et juridique (PMJ) et des organes de direction bien à eux. De quoi désemparer les autres composantes universitaires — comme la faculté des sciences ou de médecine — issues de l’ex Paris-Sud dépourvue elle de toute PMJ suite à la création de l’Université Paris-Saclay. « C’est comme imaginer que le France ne soit plus un pays, que ses régions soient dissoutes dans l’Europe et que les décisions nationales soient prises par les instances européennes alors que les autres pays restent des pays à part entière avec leur propre gouvernement », compare le représentant du Snesup-FSU. Yves Bernard veut donc défendre un modèle fédéral : « On ne veut pas revenir en arrière, clarifie le candidat, mais rétablir un équilibre ».

« On ne veut pas revenir en arrière, clarifie le candidat, mais rétablir un équilibre »

Yves Bernard

Le Saclay Graal. Pour Estelle Iacona, « il faut s’accorder sur une ambition collective partagée, sinon ça ne marchera pas ». Cette ambition : pérenniser la renommée internationale de Paris-Saclay, autant au niveau des diplômes que de la recherche. « Il ne faut pas perdre de vue l’objectif initial », nous a confié la ministre Sylvie Retailleau, à la suite de la remise du prix Irène Joliot-Curie le 7 mars, qui se dit « attristée » par la situation de son ancien établissement. En 2020, alors qu’elle était encore en poste, elle était parvenue, contrairement à sa successeure, à rallier tout le monde à son projet. « Que ça prenne encore un peu de temps avant la sortie je l’entend, continue-t-elle, mais il ne faut pas remettre l’existence de Paris-Saclay en question ».

Pourparlers. « Initier la sortie de l’expérimentation ne présageait pas du calendrier réel de sortie, insiste Estelle Iacona, il y a clairement des ajustements de gouvernance qui doivent être menés ». Et le plus rapidement possible. Camille Galap reçoit donc depuis quelques semaines tour à tour les parties prenantes, en commençant par les organisations syndicales, suivies des élus au CA et du CoDire, afin que ces derniers s’accordent sur la liste des personnes extérieures qualifiées. Pour sortir de l’impasse, le FSU a suggéré que « les listes élues proposent une liste de personnalités qualifiées extérieures au prorata des sièges qu’elles ont obtenu ». Selon les statuts actuels de l’établissement, les concertations ont jusqu’au 28 mars pour aboutir. Si ce n’était pas le cas, et que le CA n’était toujours pas complet fin mars, « nous ferions face à situation complètement inédite, un monde inconnu », conclut Jean-Yves Mérindol.

Allers-retours à Grenoble

Les élections des présidents semblent mouvementées au sein de nombreux EPE. Autre cas de figure : l’Université Grenoble-Alpes, devenu grand établissement en novembre 2023. Bien que que le président sortant Yassine Lakhnech ait été réélu le 11 janvier dernier, le tribunal administratif de Grenoble a annulé quelques jours plus tard les élections centrales de l’établissement — qui avaient eu lieu en novembre 2023 — et donc par conséquent, celle de sa présidence. La raison ? Deux jours avant les élections, Yassine Lakhnech a envoyé aux élus du CA un e-mail “très critique” à l’égard de son rival, qualifiant la potentiel élection de ce dernier comme « un recul de l’établissement à l’âge des baronnies et des intimidations physiques et morales ». Un acte qui « a porté atteinte à l’égalité entre les listes candidates et (…) est de nature à avoir altéré la sincérité du scrutin », selon la justice. Comme à Saclay, un administrateur provisoire a donc été placé à la tête de l’établissement dans l’attente des nouvelles élections, pour lesquelles Yassine Lakhnech est de nouveau candidat. Ce n’est pas la première fois qu’une université fait face à une telle situation. À l’Université Paris-Est Créteil, lors des élections en 2022, le doyen de la faculté de médecine avait appelé à voter pour la liste du président sortant. Mais si le tribunal de Melun avait reconnu que le doyen de la faculté de santé avait porté atteinte à la neutralité de ses fonctions, les élections n’avaient pas pour autant été annulées.

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