Deux démissions pour une mission

La reconduction de Sylvie Retailleau à un ministère au périmètre inchangé lui octroie un peu de temps pour mener à bien ses (très nombreuses) promesses de changement.

— Le 17 janvier 2024

The A-team. C’est après un suspense qui n’avait que trop duré que la composition du premier gouvernement Attal a été révélée le 11 janvier dernier. Son effectif plutôt resserré a néanmoins laissé intact le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Sa version 2024 ressemble très exactement à celle qui le précédait, depuis la ministre Sylvie Retailleau jusqu’à la composition de son cabinet, reconduit fissa quelques jours après l’annonce du maintien de l’intéressée rue de la Montagne Sainte-Geneviève. La fin de l’année a été marquée par une première démission de votre ministre de tutelle, refusée par le gouvernement et une deuxième, accordée celle-là, lors de la dissolution du gouvernement Borne en janvier. Reconduite donc, la ministre aura fort à faire pendant les 18 mois que lui a accordés Emmanuel Macron. Ce dernier l’énonçait lors de son discours prononcé le 07 décembre dernier à l’Élysée devant 300 chercheurs — selon la Police — ou plutôt listait des axes de travail que le landerneau de l’ESR connaissait pour la plupart depuis des années (nous vous en parlions). Passons. 

Agence de programme, recherche à risque, simplification et tutti quanti au menu

Sans transition. L’histoire retiendra que les premiers déplacements officiels de la nouvelle ministre ont été consacrés au salon Postbac dès le 12 janvier et au Centre universitaire des Saints-Pères sur le thème de la vie étudiante le 16 janvier. Les suites de la loi immigration la mobiliseront au premier chef, en attendant les conclusions du Conseil constitutionnel, attendues d’ici le 25 janvier. Nous y reviendrons dans une enquête dédiée. Côté agenda, Sylvie Retailleau a également payé une visite lors des élections du CP-CNU le 8 janvier, quelques semaines après qu’Emmanuel Macron ait appelé à une réflexion sur les statuts des chercheurs et enseignants-chercheurs, autre sujet incandescent. Elle a également adressé un message vidéo la veille de sa reconduction lors du lancement du programme Explor’ae, déclinaison maison du programme « recherche à risque » (nous vous en parlions). Ce tout début de nouveau mandat est donc un bon instantané de ce qui suivra dans les mois à venir, tant les dossiers se sont accumulés sur le bureau de Sylvie Retailleau.

To do list. Commençons par le haut de la pile avec le déploiement des agences de programme. Proposées par le rapport Gillet (rafraichissez-vous la mémoire) et opérées par les principaux organismes (CNRS, Inserm, Inrae…), dont les directions ne veulent pas y voir de dissolution de leur rôle d’opérateur de recherche. Elles seront dotées d’un million d’euros de budget de fonctionnement notamment pour embaucher les personnels capables de les gérer à terme. Elles ont été plutôt fraîchement reçues par les syndicats, qui pointaient déjà mi-décembre les incertitudes entourant ces outils de pilotage. Une tribune parue dans Le Monde le 12 janvier et signée par une dizaine de chercheurs semble traduire l’état d’esprit de la communauté sur le sujet : « Que signifie transformer les organismes nationaux en “agences de programme” ? Quels programmes, décidés par qui, sur quels critères, quelle durée ? Pour le CNRS, il s’agirait de se concentrer sur les océans, la biodiversité, la société durable. Des enjeux importants, mais que fait-on du reste ? Nul ne le sait. » Programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR), Communautés d’universités et établissements (Comue) et consort…  le “hall of fame” des bonnes idées pour gérer l’ESR est déjà bien rempli.

« Ils attendent des résultats à court terme, ce qui est un peu étonnant pour de la “recherche à risque »

Une source Inria

L’amour du risque. Le second dossier — en lien direct — est la mise en place du programme de recherche à risque doté en année 1 de 150 millions d’euros et se voulant « ouvert » et « sans appel à projets » pour tenter de corriger les défauts de ces derniers (relisez notre interview de Sylvie Retailleau). En gestation depuis de nombreux mois, son lancement a été maintes fois reculé en attendant l’allocution d’Emmanuel Macron. D’après nos informations, certains organismes de recherche ont déjà mis en place la comitologie nécessaire pour remonter les projets “risqués” que ce plan vise à financer. C’est l’Inrae qui semble avoir dégainé les premiers avec Explor’ae et un séminaire de lancement organisé dès le 10 janvier, une initiative pilotée en interne par Carole Caranta, directrice générale déléguée science et innovation d’Inrae. De source interne, Inria a initié un programme baptisé PIQ dès mi-décembre dans la même optique : « La première année on vise l’identification et l’accompagnement de 120 idées et projets » avec un budget total de 20 millions d’euros. Reste à résoudre le paradoxe congénital de ce financement : « On voit […] qu’ils attendent des résultats à court terme, ce qui est un peu étonnant pour de la “recherche à risque” », note un connaisseur du dossier.

Easy as one, two, three. Autre rocher de Sisyphe pour la ministre : la simplification administrative. C’est entendu, l’ESR français ploie sous les formulaires, procédures, ordres de missions et tutti quanti. Un constat illustré jusqu’à la caricature par la mise en place des nouveaux logiciels de gestion au CNRS (Notilus, Goélette, Etamine) que l’organisme a trainé comme un boulet en 2023, certains syndicats appelant carrément à leur abandon pur et simple. Les universités n’échappent évidemment pas à la critique, surtout au moment où le président de la République a appelé de ses vœux l’acte 2 de l’autonomie des universités, censé mettre les établissements au pied du mur. Tout à sa mission de simplification, annoncée dès le début de son mandat, le ministère a lancé une consultation auprès de 17 établissements en « mode commando » — le terme est de Sylvie Retailleau —, dont les premières conclusions sont attendues en ce début d’année 2024. On juge un arbre à ses fruits, n’hésitez donc pas à nous faire part des évolutions permises par cette “opération commando”. Rappelons qu’en 2020 déjà, sa prédécesseur rue de la montagne Sainte-Geneviève Frédérique Vidal avait déjà procédé à une consultation identique.

Recherche biomédicale, doctorat… on attend les conclusions

Missions : possibles ? L’inventaire à la Prévert continue avec la refonte espérée de la recherche biomédicale française. Objet de nombreux rapports ces dernières années, elle est aujourd’hui au centre d’une mission menée par Manuel Tunon de Lara, président de France Universités – la CPU à l’époque – entre 2020 et 2022, et Anne-Marie Armanteras de Saxcé, ancienne conseillère santé d’Emmanuel Macron. Entreprise en juillet dernier, la mission devrait rendre ses conclusions en ce début d’année. Arrivera-t-elle à concilier les rôles respectifs de l’Inserm, des universités et des CHU ? La question est au cœur des enjeux. Sur un tout autre sujet, une autre mission concernant la revalorisation du doctorat a été mise en place en décembre dernier, dirigée par le duo Sylvie Pommier, présidente du réseau national des collèges doctoraux, et Xavier Lazarus, directeur associé du fonds d’investissement spécialisé dans la tech’ Elaia. Tout cela sans oublier la refonte du rôle du ministère de la Recherche, appelé à faire « moins de micromanagement » avec les établissements, la mise en place des pôles universitaires d’innovation (PUI) ou un plan ambitieux de transition écologique dans l’ESR, avec objectifs de diminution des gaz à effets de serre à la clef. N’en jetez plus, les dix-huit mois à venir seront plus que remplis.

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