Scientifiques et politiques, le grand fossé

Comment peser sur la décision politique ? La communauté scientifique retourne cette question dans tous les sens : elle était au cœur d’un événement Sorbonne Université le 1er juin dernier.

— Le 12 juin 2026

Nathalie Drach-Temam*, présidente de Sorbonne Université l’affirmait en introduction de la journée « Science et décision publique : comment peser ? » que son établissement organisait le 1er juin dernier : « La question n’est plus de savoir si nous devons peser dans le débat public mais comment y parvenir. » Car, faut-il encore le pointer, les sciences sont attaquées de toute part. Aux États-Unis, l’administration Trump enchaîne les coupes budgétaires, licenciements et censures. Des techniques également utilisées en Argentine par le gouvernement de Javier Milei — nous vous en parlions. Deux cas épinglés par Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue française et ancienne co-présidente du GIEC. Ces préoccupations ne sont pas réservées à vos collègues étatsuniens. En France, les polémiques qui ont accompagné le vote de la loi Duplomb — nous vous en parlions —, les menaces qui pèsent sur différentes agences gouvernementales (Ademe, OFB, Anses…) ou les coupes dans les financements de la recherche, inquiètent largement la communauté. 

« Si ces rencontres élus-scientifiques ne sont qu’une façade, elle seront décrédibilisées »

Valérie Masson-Delmotte, CEA

En avant toute. Face à ces constats, une minorité de collègues choisissent de s’engager en politique. Aux Etats-Unis, certains ont fait le choix de quitter leur laboratoire pour se présenter aux élections de mi-mandat de novembre. Nature en parlait. Si en France, des chercheurs ont récemment investi les municipalités — nous vous parlions de certains d’entre eux — pour agir localement et diffuser la culture scientifique dans leurs communes, ils sont une petite poignée. La présence des scientifiques sur les bancs du Parlement reste encore trop rare. Pierre Ouzoulias, sénateur (Membre du groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky) et historien au CNRS, est un spécimen rare. Comme il, l’expliquait devant l’assemblée du 1er juin : au Sénat, ils sont moins d’une dizaine à être issus du monde de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, « deux ou trois fois moins qu’il y a vingt ans. » Et du côté de l’Assemblée Nationale, le bilan est comparable. « Le dialogue [scientifique] qui pouvait, avant, être assez naturel dans les chambres est aujourd’hui beaucoup plus difficile », ajoutait le sénateur, à l’exception notable de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), qui n’a qu’un rôle consultatif. D’autant plus que peu de responsables publiques sont formés ou même acculturés à la science. Une « rupture dans l’histoire de la République française », poursuivait-il, où les savants avaient depuis des siècles une place naturelle dans les gouvernements.

En activé. Certes, l’Opecst auditionne régulièrement de nombreux chercheurs. Et les différentes commissions des deux chambres font de même. Dans un article du Monde, Patrick Flammarion, directeur général délégué Expertise et Appui aux politiques publiques d’Inrae, se félicitait ainsi d’avoir répondu à 32 demandes d’auditions parlementaires en 2025. Pour autant, « la participation des chercheurs aux travaux du Parlement — notamment ceux du Sénat — est réelle mais totalement invisible », pointait Pierre Ouzoulias. Un rôle de conseil — et non de prise de décision — essentiel mais encore trop peu valorisé. « Si ces rencontres élus-scientifiques ne sont qu’une façade et ne sont pas suivies d’actions, le risque est que l’expertise scientifique soit décrédibilisée », pointait Valérie Masson-Delmotte. On se rappelle du Conseil présidentiel pour la science mis en place par Emmanuel Macron à la fin 2022 — nous vous en parlions — qui continue ses travaux loin des radars médiatiques. 

« La décision politique est le résultat d’un rapport de force : aujourd’hui ce rapport a basculé  »

Célia Gautier, Expertises Climat

Poivre et sel. « [Les sujets scientifiques] sont devenus des sujets de séparation entre la droite et la gauche, c’est catastrophique », pointait de son côté Corinne Lepage, ancienne ministre de l’Environnement dans les gouvernements Juppé. Face à cette polarisation des débats, certains politiques — souvent à droite de l’échiquier — revendiquent une fausse expertise sur des sujets scientifiques. Pierre Ouzoulias citait ainsi l’exemple d’Éric Zemmour, souhaitant « réviser le soi-disant rôle de Pétain pour sauver les juifs ». Mais l’on peut également penser au rejet d’un rapport sur les risques de l’acétamipride produit par l’Opecst avec en toile de fond un duel droite-gauche autour des pesticides dans le cadre de la loi Duplomb. Public Sénat en parlait. « La décision politique est le résultat d’un rapport de force : aujourd’hui ce rapport a basculé en faveur de ceux qui ralentissent l’action », pointait Célia Gautier, fondatrice et directrice d’Expertise Climat, une association créée pour renforcer la place des faits scientifiques dans le traitement médiatique des enjeux environnementaux. 

Coup de marteau. « Le droit est aujourd’hui l’un des outils les plus efficaces », affirmait Corinne Lepage le 1er juin. Valérie Masson-Delmotte complétait : « Le droit permet de porter ces questions-là au niveau international et de les rendre incontestables ». L’émergence d’une « justice climatique » en est la preuve. Un récent avis de la Cour internationale de justice (CIJ) est venu ainsi s’imposer comme la nouvelle référence en matière de droit international sur ces sujets. Après avoir pointé la menace existentielle pour l’Humanité que constitue le changement climatique, elle affirme ainsi que les États ont des obligations juridiques en matière de prévention des dommages climatiques, élimination progressive des combustibles fossiles, et autres… Une avancée majeure dont une grande partie des intervenants du 1er juin se félicite. Aujourd’hui, on compte ainsi plus de 2300 “procès climatiques” aux États-Unis et près de 1 300 ailleurs dans le monde, comme le soulignait la juriste Sandrine Maljean-Dubois dans The Conversation. D’autres initiatives ont vu le jour comme celle du philosophe Baptiste Morizot et du juriste Laurent Neyret, inventeur de la notion d’écocide, qui souhaitent inscrire dans la Constitution la notion d’« habitabilité ». Le premier expliquait leur démarche dans cet entretien diffusé sur la plate-forme Cairn. « Ce que nous avons obtenu sur le climat, il faut maintenant l’obtenir sur la chimie », poursuivait Corinne Lepage. 

« Réformer l’évaluation des scientifiques ? Vaste programme, disait le général De Gaulle »

Pierre Ouzoulias, sénateur

Touche finale. Mais, « certains ont très bien compris qu’en manipulant la connaissance scientifique il pouvait arriver au résultat qu’ils souhaitaient », pointait Corinne Lepage. Dans le viseur : « les industries de l’influence » — nous en parlions avec Robert Proctor — qui manipulent l’expertise scientifique pour la décrédibiliser. L’amiante, le tabac… Aujourd’hui le climat. Et si pour contrer ces attaques, de nombreux scientifiques s’engagent, il reste un problème de taille : « Les chercheurs ne sont pas assez évalués sur leur participation dans le débat public ou dans la construction d’une décision », pointait Célia Gautier — nous parlions d’évaluation avec Coralie Chevallier et Hendrik Davi il y a peu. Réformer l’évaluation des scientifiques donc ? « Vaste programme, disait le général [De Gaulle, NDLR] », s’amusait Pierre Ouzoulias. Pour faire face à la situation, le sénateur rappelle que les chercheurs ont des droits — leur liberté académique notamment — mais également des devoirs — l’intégrité scientifique en tête de file. « Aujourd’hui, la parole politique est complètement discréditée mais si celle des scientifiques la devient aussi, que nous reste-t-il pour établir des politiques publiques ? »

* Toutes les citations sont issues de la journée du 1er juin organisée par l’Alliance Sorbonne Université : « Science et décision publique : comment peser ? ».

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