« Ils annoncent la couleur ». C’est en ces termes que le député et sociologue au CNRS Arnaud Saint-Martin décrit un amendement déposé le 10 octobre dernier par le député Rassemblement National (RN) Thierry Perez. Dans le viseur du parti d’extrême-droite, deux grandes institutions françaises de sciences humaines et sociales (SHS pour les intimes) : le Campus Condorcet, que le texte veut tout simplement supprimer ainsi que la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH) à qui il veut couper les vivres. L’histoire retiendra que l’amendement a été retiré par le député, avant même son examen dans l’Hémicycle (il est néanmoins toujours consultable sur le site de l’Assemblée nationale) et ce sans motif apparent. Malgré cette reculade, l’amendement n’en demeure pas moins « un avertissement politique glaçant », comme nous l’analyse Hendrik Davi, député Écologiste et Social.
« Les sciences humaines ont toutes leurs places à l’université, mais aucune discipline ne doit devenir le refuge de dogmes »
Thierry Perez, député Rassemblement national
Virgule. « La première réaction parmi les personnels a été évidemment la sidération, puis l’inquiétude car nous avons tous vu ce qu’il s’est passé aux États-Unis », détaille Pierre-Paul Zalio, président actuel du Campus Condorcet. L’amendement ne pouvait pas être plus clair : le RN entendait dissoudre cet établissement dès le 1er juillet 2027 sans qu’il ne puisse engager « de nouvelle opération d’extension immobilière » (pourtant prévue) ni de nouveau programme scientifique. Enfin, « sa personnalité morale subsiste[rait] pour les seuls besoins de sa liquidation jusqu’au 31 décembre 2028 au plus tard ». Quant à la FMSH, fondation reconnue d’utilité publique depuis 1963 et établissement membre du Campus Condorcet, il prévoyait purement et simplement de couper toutes les subventions de l’État à compter du 1er janvier 2027. « Les salariés et les agents se projettent dans quelque chose de bien plus problématique qu’une simple alternance politique », pointe Antonin Cohen, président du directoire de la FMSH. Cette dernière s’était par ailleurs alarmée quelques jours après l’annonce. Le député RN Thierry Perez a-t-il reculé après la rebuffade des communautés de l’ESR et de certains députés ? Contacté par nos soins, il n’a pas donné suite à nos demandes. Si nous en sommes réduits aux supputations, le timing n’en demeure pas moins étonnant.
Sous les masques. Si le « contexte de contrainte budgétaire » est avancé en premier lieu pour expliquer le dépôt du texte, il suffit d’en continuer la lecture pour trouver quelques mots plus loin ce qui semble en être la motivation principale : « Les orientations de ces structures ne justifient plus leur maintien sous financement public autonome ». Derrière l’argument financier, une attaque directe des SHS jugées par le parti d’extrême-droite à plusieurs reprises comme trop orientées politiquement. Dans son amendement, Thierry Perez précise d’ailleurs « défendre une recherche fondée sur l’universalisme, la neutralité et le pluralisme, et conteste les orientations idéologiques (…) au sein du campus. » Défendre la recherche oui, mais à certaines conditions. « Les sciences humaines ont toutes leurs places à l’université mais aucune discipline ne doit devenir le refuge de dogmes soustraits à la critique », a argué (sans mentionner son amendement) Thierry Perez, lors de l’audition dans le cadre du PLF 2027 du ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, Philippe Baptiste, par la commission des Affaires culturelles et de l’éducation le 14 octobre dernier. Audition lors de laquelle de nombreux députés — plutôt à gauche de l’échiquier politique — se sont indignés de ce texte et ce malgré son retrait. Philippe Baptiste y était d’ailleurs lui-même interrogé sur le sujet par Arnaud Saint-Martin : « Il n’est pas question [de] toucher [au Campus Condorcet], c’est un des très beaux projets structurants dans le domaine des SHS et il fonctionne parfaitement. Je veux saluer le travail mené par la direction de Condorcet mais aussi par tous les établissements qui en sont membres. »
« Garantir la liberté du débat et le pluralisme, c’est exactement la formulation qu’emploie l’administration Trump »
Arthur Delaporte, député socialiste
Au pluriel. Inauguré en 2008 dans le cadre du « Plan Campus » de Valérie Pécresse sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le projet visait à faire dans le nord de Paris un Saclay des sciences humaines et sociales. Onze institutions membres fondatrices — dont le CNRS, l’EHESS, l’Université Paris 1 et la FMSH — et en son centre l’Humathèque, qui regroupe les collections et les archives scientifiques de plus de 50 bibliothèques et centres de documentation. « Remettre en question notre Campus, c’est remettre en question une politique publique vertueuse accompagnée par tous les gouvernements depuis 2008, peu importe leur coloration politique », pointe de son côté Pierre-Paul Zalio. Sur le fond, « l’universalisme, le pluralisme et la neutralité sont les valeurs que font vivre la FMSH comme le Campus Condorcet, nous ne laisserons personne les usurper », détaille Antonin Cohen. La circulation des textes écrits du Moyen Âge et de la Renaissance, les inégalités de santé, le Programme 13-Novembre sur la construction de la mémoire post-attentats (voir notre entretien Cairn avec son co-responsable Francis Eustache)… Les thèmes et projets de recherche hébergés par l’établissement sont nombreux : « Nous sommes loin de la caricature que l’amendement cherche à décrire », poursuit Pierre-Paul Zalio. De son côté, le député Arnaud Saint-Martin ne mâche pas ses mots : « Ils n’y connaissent rien, ils n’ont jamais ouvert un livre de sciences sociales : c’est une pulsion de destruction et une haine profonde de la discipline ».
Dans le viseur. Hendrik Davi n’en pense pas beaucoup moins : « Cet amendement est honteux : une attaque contre les SHS, contre l’ESR mais aussi plus largement contre notre société. » L’inquiétude est d’autant plus grande que les exemples outre-Atlantique de politiques menées par Donald Trump contre les sciences humaines et sociales, ont valeur d’avertissement. Pour ne donner qu’un exemple : la liste de mots interdits par l’administration Trump pour se débarrasser des recherches dites « woke » comme « female », « diversity », « Black », et bien d’autres (voici la liste complète). « Garantir la liberté du débat et le pluralisme, c’est exactement la formulation qu’emploie l’administration Trump pour justifier les coupes massives dans les budgets de l’enseignement supérieur, au nom d’une recherche trop orientée », soulignait ainsi le député socialiste Arthur Delaporte le 14 octobre dernier.
« Les savoirs critiques sont un point d’entrée pour saper le savoir dans son ensemble »
Éric Fassin, sociologue (Paris 8)
Miroir, miroir. Et si l’exemple de Donald Trump est dans toutes les têtes, d’autres ne manquent pas : Javier Milei a asphyxié la recherche argentine en coupant drastiquement ses budgets (relire notre analyse) ; Jair Bolsonaro au Brésil et son projet d’École sans parti visait à imposer une pseudo neutralité aux enseignants-chercheurs ; Viktor Orban en Hongrie a mis au pas tout le système d’ESR du pays, menant à l’exil de la Central European University (CEU) à Vienne ; ou encore la Saxe-Anhalt, région allemande où le parti d’extrême droite (AFD) tout récemment élu envisage de mettre d’avantage l’accent sur les aspects positifs de l’histoire allemande que sur la période nazi. « Ce qu’ils mettent un an à casser, il en faut 50 pour le reconstruire », pointe la politologue allemande Paula Diehl, spécialiste des mécanismes du populisme à l’Université de Bielefeld. Une « tentation obscurantiste », comme la décrit Arnaud Saint-Martin, inspiré du modèle trumpiste (et de tant d’autres) qui semble s’imposer progressivement en France. « Les savoirs critiques sont un point d’entrée pour saper le savoir dans son ensemble », pointait le sociologue Éric Fassin lors d’un colloque organisé le 14 octobre dernier à l’Assemblée nationale.
Et de deux. « Il y a un climat propice en France et le RN va jusqu’au bout de ce climat », pointe de son côté Hendrik Davi. On peut notamment penser à la séquence autour de la loi immigration (relire notre analyse), fin 2024, ou aux nombreuses attaques contre l’audiovisuel public français que le RN souhaite privatiser coûte que coûte. Mais un autre amendement, lui aussi déposé le 10 octobre dernier par une quinzaine de députés RN — donc Thierry Perez —, a fait mouche : sous couvert là encore d’une « contrainte budgétaire », il vise à supprimer 2,31 millions d’euros de subvention publique au Palais de la Porte Dorée, qui abrite en son sein le Musée national de l’histoire de l’immigration. Venu défendre l’amendement en commission des Affaires culturelles et de l’éducation le 14 octobre dernier, Thierry Perez avait rapidement tombé le masque et suscité un tollé parmi les députés présents : « Sa programmation atteste de la dérive d’un musée public vers une succursale idéologique de l’extrême gauche ». Saïd Benmouffok, administrateur du Palais de la Porte Dorée, s’était immédiatement indigné dans un article de blog Mediapart : « L’amendement du RN a été rejeté. Mais ce qu’il révèle est un enjeu fondamental de la prochaine élection présidentielle. Car demain, ceux qui prétendent décider quelle histoire mérite d’être racontée pourraient disposer du pouvoir de l’imposer. » Pour le député Hendrik Davi, la fusion prochaine de l’IRD avec le CNRS « relève de la même veine ».
« Si chacun cherche à sauvegarder son intérêt, à la fin, tout le monde perd »
Paula Diehl, Université de Bielefeld
Glissement de terrain. « Il faut répéter, pas seulement au RN mais à tous les prescripteurs d’opinions en France, l’utilité des SHS et la nécessité d’avoir une recherche au meilleur niveau pour comprendre les enjeux de nos sociétés », pointe Antonin Cohen. Car comme le rappelle Paula Diehl : « Les partis d’extrême droite n’ont pas besoin d’être dans au gouvernement pour imposer leur agenda ». De nombreux éléments de discours infusent ainsi l’air du temps politico-médiatique — comme l’immigration ou les violences commises par les manifestants le 17 octobre dernier. La banalisation de la “neutralité” des enseignants-chercheur est une autre manifestation. « On parle de normalisation de l’extrême droite, parce que les mesures ne sont pas isolées », poursuit Paula Diehl, qui prend pour exemple l’interdiction de l’écriture inclusive dans certaines régions allemande gouvernée par des partis de droite conservatrice. En France, les débats entourant la loi Duplomb (nous vous en parlions) où gauche comme droite en appelaient à la science en étaient également le théâtre. « Pointer la menace obscurantiste de l’extrême-droite c’est très important mais il ne faut pas occulter le glissement plus ou moins progressif d’une grande partie de la droite vers leurs idées », détaille Arnaud Saint-Martin.
Dans le noir. Quid de la suite ? Si les amendements précités ont finalement été retirés ou rejetés, l’inquiétude grandit proportionnellement au risque d’une arrivée au pouvoir du RN en 2027. « Lorsqu’on a une dérive vers l’extrême-droite ou des systèmes autoritaires, si chacun cherche à sauvegarder son intérêt, à la fin, tout le monde perd », pointe Paula Diehl. Aux États-Unis, le président de Princeton, Christopher Eisgruber, avait ainsi vivement critiqué l’absence de front commun entre les président·es d’université face aux offensives de l’administration Trump. Malgré quelques initiatives en France, comme les Assises pour l’université et pour la recherche qui ont eu lieu début septembre 2026 (nous vous en parlions), la préparation de l’ESR semble encore se faire à petits pas. « Une fois qu’ils arrivent au pouvoir, ils font tomber petit à petit tous les verrous que l’on pensait en place. La recherche ne passera pas entre les gouttes », s’inquiète Arnaud Saint-Martin.
