L’académie se prépare à l’impact

La possible arrivée du Rassemblement national au pouvoir cristallise les inquiétudes et les initiatives parmi les scientifiques. Une récente note du think tank Terra Nova ne permettra pas de les rassurer.

— Le 23 septembre 2026

Où serons-nous en 2027 ? Personne ne peut répondre à cette question avec certitude. Une chose est sûre, l’élection présidentielle est dans toutes les têtes lors cette rentrée universitaire, la dernière avant un grand saut dans l’inconnu. La potentielle arrivée du Rassemblement national (RN) au pouvoir se profilant, l’heure est à la veillée d’armes pour l’ESR. « En 2017, le RN ne s’intéressait pas [à l’ESR] et, de manière générale, le sujet n’intéresse que peu les politiques, notamment ceux de premier plan », pointe Gilles Roussel, qui était à l’époque président de France Universités, connue alors sous le nom de Conférence des présidents d’université. Dix ans plus tard, les choses ont-elles changé ?

« Mettre la science au pas ne pourrait être, en France (…) qu’une formalité administrative »

Terra Nova

Grand raoult. Les jeudi 3 et vendredi 4 septembre dernier, dans un amphithéâtre du campus des Cordeliers à Paris étaient réunis plus de 500 de vos collègues, de tous âges, disciplines et opinions. Ils assistaient aux Assises pour l’université et pour la recherche, chapeautées par une trentaine de sociétés savantes avec l’appui logistique du réseau Agora Sciences Université Recherche. Deux journées de débats et de réflexion sur l’avenir des universités et des organismes de recherche que Bruno Andreotti, professeur de physique à l’université Paris-Cité et co-organisateur de l’événement, qualifie « d’immense succès, elles ont au moins permis à notre communauté de renouer avec le dialogue ». Des assises locales sont lancées et  la production d’un livre blanc est prévue pour début novembre. Le but ? Interpeller les candidats à l’élection présidentielle et peser sur les probables élections législatives qui suivront. Même si une grande partie des programmes sont aujourd’hui finalisés, imposer l’ESR dans le débat n’en demeure pas moins essentiel : « Aucun des grands blocs politiques ne pourra se passer d’une attention à l’ESR », espère Bruno Andreotti. 

À la pelle. Ils ne sont pas les seuls à vouloir peser sur les débats des prochains mois. Le collectif « Je suis Léa » entend par exemple « incarner et porter les voix de la précarité jusqu’au grand public et aux candidat·es de 2027 ». Parallèlement, de manière « complémentaire » aux assises, le collectif Recherche Publique 2027 — qui avait lancé avant l’été un appel sur la place à accorder à la recherche — organise le 23 septembre une journée de réflexion au Sénat sobrement intitulée « Place de la science et de la recherche publique dans la Nation : quels enjeux et quelles priorités pour la prochaine décennie ? ». Journée qui sera suivie d’une assemblée générale du Comité national de la recherche scientifique, fait assez rare pour être relevé. « Ce type de plénière est exceptionnelle et reflète la gravité de la situation », nous détaille Patrick Lemaire, président du Collège des sociétés savantes académiques de France et du collectif Recherche Publique 2027. « Il faut prendre les devants et faire émerger dans le débat public des sujets qui n’y apparaissent généralement pas, comme l’ESR », poursuit-il. « Il est important que les disciplines se soutiennent entre elles, qu’elles soient directement concernées ou non par les potentielles attaques », affirme Patrick Lemaire.

« Nous ne perdons évidemment pas de vue 2027 évidemment mais il y a des signaux à dresser indépendamment de la présidentielle »

Emmanuel De Lescure, Snesup-FSU

Front commun. Dans le même temps, l’ensemble des syndicats de l’ESR ont manifesté le 15 septembre dernier avant une deuxième journée de mobilisation, le 29 septembre prochain, impliquant cette fois l’ensemble de la fonction publique. « Nous ne perdons évidemment pas de vue 2027 mais il y a des signaux à dresser indépendamment de la présidentielle qui capte l’attention », pointe Emmanuel De Lescure, secrétaire général du Snesup-FSU. Or plusieurs sujets fâchent, dont les premières annonces du gouvernement Lecornu pour le budget 2027 : « Tel qu’on nous le présente, c’est un budget d’austérité qui ne permettra pas de rétablir les conditions de travail des collègues ni les conditions d’apprentissage des étudiants », explique Christophe Bonnet, secrétaire fédéral de la CFDT. Autre point de tension : les droits d’inscription différenciés — dont nous vous parlions —. « Il nous semblait essentiel de montrer que l’ensemble de la communauté rejette cette mesure qui va à l’encontre des valeurs universitaires », poursuit Emmanuel De Lescure. « Ce n’est pas là qu’il faut aller chercher la solution au problème financier », pointe de son côté Christophe Bonnet. Et pourtant, l’augmentation des droits d’inscription est sans doute le seul sujet ESR susceptible d’émerger dans les mois à venir

À bas mots. Présidentielle ou non, il n’en reste pas moins que « les attaques contre l’ESR sont déjà bien présentes depuis plusieurs années », pointe Emmanuel De Lescure. Pour n’en citer que deux : la préférence nationale via les droits différenciés ou l’annulation du colloque sur la Palestine au Collège de France. Et ce même si cette annulation a été invalidée par le Conseil d’État avant l’été, « ce qui est plutôt rassurant pour nos libertés académiques », pointe le secrétaire général du Snesup-FSU. Autre alarme, le rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur la « capacité des universités françaises à garantir l’excellence » produit par Laurence Garnier, sénatrice Les Républicains, jugé « à charge ». « On en connaissait les conclusions avant même qu’il ne soit écrit », s’accordent les syndicats. De quoi raviver les inquiétudes des réformes qu’un gouvernement de droite — qu’elle soit extrême ou pas — pourrait imposer à l’académie. « On a vu et on voit toujours, ce qu’il se passe aux États-Unis ou en Argentine [relire notre analyse, NDLR] », pointe de son côté Bruno Andreotti.

« Les leviers dont [le RN] disposerait en France seraient bien plus puissants que ceux sur lesquels [Donald Trump] a pu compter »

Terra Nova

Question à 100 millions. Ce sont justement les attaques de Donald Trump contre la communauté scientifique outre-Atlantique qui ont poussé Terra Nova, think tank français proche du Parti Socialiste, à publier le 17 septembre dernier un rapport dénommé « Mettre la science au pas : un scénario français ». Rédigé par un haut fonctionnaire sous le pseudonyme Maxime Dautry, son objectif est de répondre à une question brûlante : que pourrait faire le Rassemblement national s’il accédait au pouvoir ? Pourrait-il, comme Donald Trump l’a fait aux États-Unis, interdire le financement de certaines recherches contraires à ses idéologies, notamment en sciences humaines, ou bloquer les visas des étudiants étrangers ? « La réponse est qu’il en aurait non seulement la possibilité mais que les leviers dont il disposerait en France seraient bien plus puissants que ceux sur lesquels [Donald Trump] a pu compter », annonce d’emblée le rapport. Vous pouvez relire notre interview de Jérôme Heurtaux sur le sujet

Entre les lignes. Si les questions d’ESR étaient quasi absentes du programme du RN en 2022 et qu’il en sera sans doute de même pour 2027, les positions publiques du parti ne laissent planer que peu de doutes sur ses ambitions. « Amendement après amendement, [le RN] a dessiné les contours précis de ce qu’il ferait s’il en avait les moyens », pointe le rapport de Terra Nova, comme sa volonté de mettre sous contrôle ministériel l’Agence nationale de la recherche (ANR) ou le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) ou encore sa volonté de fusionner l’Institut de recherche pour le développement (IRD) avec le CNRS — nous vous en parlions — dont certains axes de recherches ont été jugés comme « superflus par rapport aux préoccupations nationales » par le député RN Thierry Perez. Une fusion par ailleurs déjà engagée par le gouvernement actuel de Sébastien Lecornu. Sans oublier également ses attaques récurrentes contre des université jugées soit « inutiles », soit gangrenées par le “wokisme”. « [Le RN] accepte la science lorsqu’elle sert ses priorités (nucléaire, spatial) et la conteste lorsqu’elle heurte ses positions idéologiques (climat, vaccins, genre) », explique le haut fonctionnaire.

«  Sommes nous préparés ? Sans doute pas assez mais je préfère être optimiste : il y a quatre ans personne ne parlait de liberté académique »

Bruno Andreotti, Asur

Voyage au centre. Or le système d’enseignement supérieur et de recherche français « n’est pas autonome et disposerait de peu de moyens de résistance si un pouvoir autoritaire venait à lui imposer des décisions orientées politiquement », poursuit le rapport. Cette autonomie « en trompe l’œil » — comme la décrivait le Conseil d’État en 2021 — résulte d’un système extrêmement centralisé avec des universités dépendantes budgétairement de leur tutelle, des droits d’inscription fixés par décret ou une loi de programmation non contraignante pour le gouvernement et, de facto, remise en cause tous les ans. Autre particularité franco-française pointée par le rapport de Terra Nova : l’exécutif exerce un pouvoir de nomination pour un grand nombre des dirigeants de l’ESR « tous révocables, à quelques exceptions près [le Hcéres notamment est une autorité publique indépendante, NDLR] » La quasi-totalité de ces dirigeants seront de toutes façons renouvelés dans le courant de la prochaine mandature présidentielle. « Mettre la science au pas ne serait, en France, ni un coup d’État, ni même une réforme : ce pourrait n’être qu’une formalité administrative », conclut le rapport de Terra Nova.

Les dés sont jetés. Reste encore une question à trancher dans de nombreux pans de la communauté universitaire : faut-il inviter ou non le RN aux futures discussions ? « En 2017, certains pensaient que nous devions écouter tout le monde par enjeu républicain mais à titre personnel, je ne le souhaitais pas », nous confie Gilles Roussel. La CPU n’avait à l’époque pas organisé de grandes réunions publiques, seulement des échanges bilatéraux avec les politiques qui le souhaitaient. Une voie que France Universités semble également avoir choisi de suivre aujourd’hui. À suivre dans les prochains mois. « Sommes nous préparés ? Sans doute pas assez mais je préfère être optimiste : il y a quatre ans personne ne parlait de liberté académique, aujourd’hui le concept est sur toutes les lèvres, c’est un signe que la communauté prend la mesure des enjeux », pointe pour conclure Bruno Andreotti.

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